
SAID était l'anagramme d'AIDS. Saïd pourrait être le nom d'une maladie incurable, sexuellement transmissible. L'apparence harmonieuse et affable inspire tendresse et sympathie. Elle évoque l'enfance, la voix qui pourrait être celle d'un jeune garçon à peine pubère -quoi? treize ans- soutien la préhension première. Jeune homme de bonne famille, beau garçon, doux et altruiste -le gendre idéal, de celui à qui on confierait sa fille adorée pour le bal de promotion.
L'intérieur saïdien est putride. L'esprit complètement ravagé et retors. Aucun fond et surface mouvante. Capable d'actes criminels. Pas de ceux qui vous envoient en quartier de haute sécurité, pas de ceux à qui on colle une muselière. Pire. De ceux qui, d'une simple parole, d'une marque de mépris, d'une trahison, vous fait vous ouvrir les veines sans que l'idée de suicide ne vous ai jamais effleurée auparavant. Devant votre cadavre vos aimants ne pourront formuler aucun chef d'accusation : Saïd est parfaitement inattaquable. Saïd séduit jusqu'à la lie, avec oppiniâtreté -des années parfois- et puis jette. La personne, lesée de son âme, de sa dignité, se fait face au miroir, s'en veut de s'être prise au jeu alors que quelque part elle savait, qu'on l'avait prévenue, qu'elle avait senti que quelque chose ne tournait pas rond. Pas d'aspérité sur la peau miellée du jeune arabe, sur la régularité de ses traits, sur son sourire lumineux ; le pus, le glauque, le magma foisonnant grouille à l'intérieur, bien protégés par leur invulnérable coquille.
Aussi le SAID se contracte aisément. Un premier contact, aussi chaste et anodin soit il, enclenche la mise à mort, la dépendance, de par sa composition même, le SAID est une drogue dure.
Il n'y aura pas de témoins.
Ses créateurs ? Des monstres comme lui, plus évidents, plus ostensibles, inaltérables comme le sont les humains dépourvus de coeur et perclus de pouvoirs.
Les témoins ? Les frères et soeurs du SAID ne perçoivent, comme la proie nourricière, que la surface des gens, l'officiel ; quelqu'un de doux, gentil, beau, cultivé, rêveur, serviable, lunaire parfois, étrange certes, mais incapable de faire le mal -jamais !- il est si pieux, évoque tout le temps Dieu, l'enfance à laquelle il se réfère sans cesse et dans laquelle il semble s'être attardé -difficile de croire qu'il va sur ses trente ans. Ses amis ? ses groupes ? Quelques anecdotes, brouilles, il est parfois paumé, mais il faut le comprendre, la double culture, tout ça, nous lui avons appris à être plus fort face à ce monde si rude, lui le poète, à l'enfance certes dorée mais si difficile, nous lui avons appris l'honneur de l'homme, car il était trop bon, doux, il se laissait trop faire. C'est devenu quelqu'un de bien maintenant. Notre ami, nous l'aimons avec tous ses défauts si attachants. RAS, s'il y a eu des accros, si les filles viennent pleurer c'est qu'elles ont quelque chose à y gagner. Quoi ? Mais sa fortune, son statut, il est fils de patron d'une des plus grande usine du Maroc. Elle veulent le faire chanter, chouinent des choses invraisemblables, et que fait-il, Saïd, alors que ces garces vénales et hypocrites le traînent dans la boue, il reste calme, il les défend, il leur pardonne : "L'humain reste l'humain. Dieu pardonnera..." La douceur de Saïd, son détachement sont sidérants. Il est de l'étoffe des grands il est de l'étoffe des grands, il est de l'étoffe de saints. Saïd exceptionnel !
L'exceptionnel Élu se tenait justement en ce janvier sous les fenêtres d'une de ses rescapée. Il guettait la lumière à sa fenêtre. Attendait qu'elle descende. Sentiment éprouvé à cet instant ? Le trac, l'appréhension, le doute. Peut être l'apercevant elle l'ignorerait tout simplement. Peut être serait elle inaccessible, froide et pédante. Mais il savait que, quoique bonne comédienne, elle était incapable d'être profondément ainsi, et que si elle affectait la froideur, le rejet, il serait facile de la faire flancher. Il se rassurait en tentant le papier qu'elle lui avait adressé avec accusé de réception s'il vous plait, lettre qui l'avait touché car elle semblait le prendre en pitié -hors il était une chose que Saïd n'aimait inspirer, c'était bien la pitié - puis il avait lu et relu, écartant les quelques condescendantes phrases et s'était rendu compte qu'il ne s'agissait ni plus ni moins que d'une lettre d'excuses, encore mieux que ça, une lettre d'amour, chaque fibre de papier, chaque mot usité exhalaient un amour infini, nostalgique. Dedans elle évoquait Dieu. Pas le Dieu des chrétiens, ni celui des juifs -pourtant elle était juive- mais bien le Seul, Unique, Véritable Allah. Elle voulait se convertir, disait elle...
Ces mots, tous ces mots, le mystère de la réapparition de Rachel dans sa vie, l'exhortation amoureuse qui transperçait l'oeil, la nouvelle Rachel qu'il tentait de s'imaginer, occupèrent toutes ses pensées dans le train en direction de R. Quand il descendit du train, il ne prit pas le bus pour aller chez son cousin Ihssan supposé l'héberger. Quand il descendit du train il prit la direction sud de la gare et, à deux rues de celle-ci, l'appartement de Rachel. Rachel avait peut être une mémoire d'ordinateur comme elle se complaisait à le dire, mais lui n'était pas mal dans le genre. Il n'avait visité l'immeuble que deux fois -ô mémorables fois !- et avait su, sans hésitation, quelle rue emprunter, quel immeuble habitait la marquante et convoitée Rachel.
Elle descendait enfin. Pourtant, le bon matin ce n'était pas son genre et il aurait pu attendre des heures s'il le fallait -car il aimait attendre. peut être aurait il plus aimé rester une demie heure à lorgner la lumière de l'appartement, en haut, à gauche, 4ème étage que de voir la Rachel devant lui en chair et en os.
Dissection de quelques secondes. Jolie. Apprêtée. Élégante. Fait plus femme. Notoirement amincie, très mince même. Approuvé ! Quel âge avait elle ? 25 ans depuis 2 mois. Elle s'avança vers les yeux écarquillés -toujours enfantine. Elle sourit ? Il déclencha son sourire. Ils se prirent dans les bras. Les jeux sont faits.
Saïd s'est senti victorieux de l'avoir dissuadée d'aller en cours. Au petit déj qu'il paie, grand seigneur, à son ex, il a quand même un pincement au coeur d'apprendre que Rachel vient de perdre son grand-père et que toute sa famille -ses oncles, sa tante- se soient ligués contre elle. Il lui dit : "Ça me fait de la peine, vraiment. Ça me touche là." dit-il, se mettant la main sur le coeur, main qui juste après se retrouve sur celle de sa manquante Rachel.







